LES PETITES PRIèRES DE DIONNE WARWICK

Cinquante-trois ans après Aretha Franklin, elle est apparue mardi soir sur la scène du Casino de Montreux, pour un concert où l’émotion l’a emporté.

Quand elle vient sur scène, elle est belle comme une vieille dame très digne, classe absolument, droite, souriante, élégante, pantalon clair, du vert dans la chemise en tissu plissé chic. Quand elle commence à parler, merci d’être venu, on entend illico que sa voix n’est plus guère celle de ses 20 ans, elle en a 83, et on dirait qu’elle a croisé le timbre qui fut le sien avec un peu de Billie Holiday ou l’éraillement blues papier de verre d’Alberta Hunter. Mais ça ne fait rien. Personne ne va jouer l’étonné.

Elle commence par raconter sa tournée dans les îles Britanniques, il y a quelques semaines, se marrant de la pluie tout le temps, et du froid qui allait avec. Elle se dit heureuse d’être là enfin, Montreux et ses mythes, sunshine outside. Derrière elle, un petit orchestre porte nœuds papillons: trio piano, basse, batterie, le tout mené par l’impeccable Todd Hunter, ancien de chez Wonder ou Smokey Robinson, plus un percussionniste brésilien. Ils ont commencé à jouer deux accords qui reviennent en boucle, vous rappelant vaguement quelque chose. Alors elle conclut, disant qu’on est ensemble pour passer un bon moment, c’est parti, c’est évidemment «Walk On By», la ballade éternelle de Bacharach et Hal David, et le public commence à chanter avec elle.

À partir de là, il se passe un truc étrange dans le Casino de Montreux: vous n’êtes plus très sûr d’y être. Parce que tout passe au vintage, le temps se dilate dans une chaleur étouffante qui fait ruisseler les peaux, et les âmes aussi, vers quelque chose qui serait autrefois dans l’Apollo de Harlem, ou ce bon vieux Sands de Vegas, ou pourquoi pas l’Olympia. Enfin, vous voyez le genre.

Ardente mélancolie

Elle enchaîne les tubes de Burt Bacharach, parce qu’à ce stade, autant se concentrer sur les plus belles chansons de la terre. «Anyone Who Had A Heart», «If I Want To», «I’ll Never Fall In Love Again», «Message to Michael», etc. Elle ne fait pas oublier ses versions d’origine, elle n’a plus la voix pour le faire, mais elle réussit cependant autre chose.

Sans rater une seule note, en sautillant dessus plutôt qu’en les tenant, elle transforme tout ça en une mélancolie ardente, des histoires de grand-maman merveilleuse qui se souviendrait du monde des baisers et vous en dirait les secrets, les tragédies et la seule vérité: si toute cette souffrance ou ces éblouissements étaient à refaire, messieurs dames, je le referais, et je le chanterais encore plus fort.

Elle vous attrape par surprise

À un moment donné, à peu près à mi-parcours, elle vous annonce un duo, sur un hit dont elle a décidé de faire évoluer le rythme – l’orchestre est parti dans un arrangement bossa-nova – et l’approche générale. C’est son fils qui se pointe, David Elliott, désormais auteur-compositeur, mais dont elle vous détaille le CV: début comme flic à Los Angeles, un peu l’acteur pour Michael Mann, désormais il suit sa mum en tournée. Ensemble, ils chantent «I Say A Little Prayer» dans cette version gospelo-brésilienne assez bizarre, faussement gaie, mais qui fait monter le plaisir d’un cran.

C’est le moment. Elle est prête. Sa voix est juste assez chauffée, le public aussi, et cette femme vous attrape, par surprise, et vous casse en mille morceaux, comme une pro, ou plutôt une faiseuse de miracles: la vieille dame digne s’envole sur «Alfie», puis lâche «I’ll Never Love This Way Again» livré comme on meurt sur scène. Elle vous laisse pantois. C’est l’estocade: «What the World Needs Now», dont elle fait reprendre le refrain au public, chorale bouleversante parce que bouleversée. Une petite heure trente de concert, elle finit sur «That’s What Friends Are For» en tenant la main de son fils. Puis elle salue, émotion contenue, fait le geste éperdu de prendre la foule dans ses bras, de tous nous serrer contre elle, s’en va, nous laisse tout seuls avec des petites prières et des mots d'amour. Je vous parlais un peu de Madame Dionne Warwick à Montreux.

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